À la recherche de Bordeaux
Il fait chaud. Vous vous sentez engourdi par la chaleur. Pour couronner le tout, le gars devant vous, avec sa grosse banane et ses 24 cartes de Bordeaux qu’il a ramassées à l’Office du Tourisme, bloque les portes. « Pardon, pardon, je descends… excusez-moi… »
Si vous cherchez à échapper aux millions de touristes qui viennent chaque année à Bordeaux, la sixième ville touristique de France, il ne faut surtout pas s’approcher de la gare.
Pourtant, c’est exactement le lieu où je me suis rendue l’autre jour, afin de déposer une amie, une étudiante étrangère, qui est monté pour la dernière fois dans le TGV à la Gare St. Jean, en direction de Paris, afin d’y passer quelques jours avant de rentrer dans son pays. En regardant autour de moi, je me suis mise à penser à tous les passagers, les familles, les amis qui étaient à la gare ce jour-là. Est-ce qu’ils partent ? Arrivent ? Est-ce qu’ils sont là histoire d’observer l’afflux de gens et rien d’autre ?
Les gares ont toujours intéressé les sociologues du tourisme, avec raison. C’est un lieu de rencontres, d’accueil, de départ. Le jour où j’ai déposé mon amie, j’y ai vu des gens, larmes coulant lentement le long de leur visage, disant au revoir à leur famille, à leurs amis. À deux pas, des familles enfin réunies, avec des larmes de joie, des amis qui se retrouvent après quelques jours, quelques mois ou quelques années. Par ailleurs, il ne faut pas oublier les touristes : qu’ils portent de gros sacs-à-dos ou fassent rouler des valises de luxe, ils ont souvent l’air perdus mais contents d’arriver enfin à destination.
Aujourd’hui, la gare St. Jean, qui fut construite en 1898, accueille plus que 4 millions de voyageurs par an. La verrière, construite par Gustave Eiffel, diffuse depuis sa construction la lumière du jour qui éclaire la gare ; elle reste un symbole de l’architecture du 19e siècle.
En un sens, entrer dans la Gare St. Jean, c’est déjà quitter Bordeaux. On est bien physiquement à Bordeaux, mais on est aussi dans un espace de transit - pas dans la ville, pas hors de la ville. Aussi paradoxal que ce constat puisse paraître, la gare est un espace vide, un espace de réflexion. Certains sont sur le point de quitter Bordeaux, où ils se sont faits de bons souvenirs et ont tissé des liens, et continueront de faire ainsi ailleurs. Certains y sont parce qu’ils sont rentrés d’un court ou long séjour et que Bordeaux est leur foyer. Bien d’autres y sont pour faire le tour de Bordeaux en tant que touriste ou s’aventurer dans l’inconnu en tant que nouveau résident. La gare est un endroit plein d’incertitude dont le seul vestige est le bâtiment lui-même, un récipient vide. On passe à travers comme une colonie de fourmis. Tout le reste - les trains qui nous amèneront loin de là, notre billet composté - sont des symboles de l’avenir. En effet, la Gare St. Jean est « un sas magique dressé dans la ville come une promesse d’au-delà », comme le dit Jean-Didier Urbain dans son livre L’Idiot du voyage : Histoires de touristes.
Bordeaux est une ville dynamique, qui bouge et qui accueille. Elle est la Belle endormie, en train de se réveiller. Elle permet à ses visiteurs de découvrir une ville d’autrefois, des années des Lumières ou de l’époque gallo-romaine. Il est possible ici de marcher dans les mêmes rues où marchait Montesquieu au 18e siècle pour aller au Parlement de Bordeaux et, le jour même, de visiter un amphithéâtre construit au 3e siècle par les Romains.
C’est une ville qui nous rappelle que, quelques soient nos tracas et nos soucis, ils sont minuscules par rapport à la somme des histoires qui se sont accumulées au fil du temps et continuent à le faire jour après jour.
Julia Gueron