Alain Juppé doit-il entrer au gouvernement ?

Les médias régionaux et nationaux ont largement évoqué ces derniers temps l’hypothèse d’un retour d’Alain Juppé au gouvernement. La question du cumul des mandats locaux et nationaux, et plus précisément de l’opportunité pour les administrés d’une grande ville d’avoir un maire exerçant des responsabilités de premier plan, est reposée avec force. Au-delà de la problématique de la légitimité du cumul de plusieurs mandants et fonctions par un seul homme ou femme politique, il s’agit en effet de déterminer s’il est préférable pour des citoyens d’avoir un maire non-cumulant, exclusivement investi dans son mandat mais loin des centres de la décision, ou un maire cumulant, moins présent dans sa ville mais capable d’utiliser ses fonctions nationales au profit de celle-ci.
 
Le parcours récent d’Alain Juppé est exemplaire des affres que suscite cette question. A son retour du Québec fin 2006, il a reconquis la ville en promettant de s’y dédier pleinement. Aussi, certains Bordelais ont-ils accueilli fraîchement la nouvelle de son entrée au gouvernement en mai 2007, et surtout celle de sa candidature aux élections législatives quelques jours plus tard. S’il n’était pas question qu’Alain Juppé siège à l’Assemblée nationale (la fonction de ministre étant incompatible avec un mandat parlementaire en France), cela faisait beaucoup. L’intéressé n’était probablement pas emballé par cette candidature risquée, imposée aux ministres par Nicolas Sarkozy ; celui-ci y voyait certainement une façon commode de se débarrasser d’un rival encombrant. En raison des évolutions démographiques de la circonscription électorale, de la campagne dynamique de la candidate socialiste Michèle Delaunay et de l’incompréhension suscitée par les multiples engagements politiques d’Alain Juppé, ce dernier a en effet perdu l’élection. En conséquence, a il été prié de quitter le gouvernement, un mois à peine après y être entré.
 
De cette expérience malheureuse, Alain Juppé a tiré les leçons. Lors des élections municipales de 2008, il a fait campagne sur le thème de son investissement exclusif dans son mandat de maire et a pris ses distances avec la politique de Nicolas Sarkozy. Cette stratégie a payé, puisqu’il a emporté l’élection dès le premier tour – alors que de la plupart des ténors de la droite subissaient d’importants revers ou perdaient leur ville.
 
Alain Juppé est aujourd’hui au milieu du gué. Abstraction faite de ses ambitions et envies personnelles, il est face à l’alternative suivante : rester pleinement maire de Bordeaux, mais risquer de voir sa ville privée de certaines opportunités ; revenir au gouvernement, et risquer de voir les électeurs le lui reprocher à nouveau. D’un côté il lui faut considérer l’importance pour une ville telle que Bordeaux de bénéficier des appuis nécessaires pour être incluse dans les grands projets d’infrastructure de transport (TGV) ou d’enseignement et de recherche (plan Campus), et décrocher les subventions de l’Etat indispensables à la réalisation d’opérations d’ampleur (extension du tram, équipements collectifs). On rappellera que l’échec de la candidature de Bordeaux au label de « ville européenne de la culture 2013 » n’est pas sans rapport avec une absence de soutien en haut lieu, pour dire le moins. D’un autre côté, Alain Juppé, qui ambitionne aussi de reconquérir son mandat de député, doit prendre en compte le fait que Bordeaux est le dernier bastion de droite dans un paysage girondin – voire Aquitain – presque entièrement acquis à la gauche. Les transformations de la ville se sont par ailleurs accompagnées d’une dynamique démographique et sociologique qui n’est, a priori, pas très favorable à l’UMP. Entrer au gouvernement obligera Alain Juppé à assumer le bilan de Nicolas Sarkozy lors des prochaines élections législatives (2012) et municipales (2014), et lui interdira de faire campagne sur son seul bilan local. Le mois passé, nous avons demandé à nos lecteurs si Alain Juppé devait : 1. rester uniquement maire de Bordeaux ; 2. entrer au gouvernement ; 3. se présenter aux élections présidentielles en 2012. Le nombre limité de réponses implique de prendre les résultats avec beaucoup de précautions, mais on note que plus des 2/3 des lecteurs ont privilégié la première option, et moins de 5% la seconde…
 
Ces difficultés sont liées à l’exception française que constitue le cumul des mandats, qu’il soit horizontal (l’exercice simultané de plusieurs mandats distincts) ou vertical (le cumul d’un même mandat dans le temps). Nulle autre démocratie moderne ne présente une situation comparable : malgré deux lois censées lutter contre le cumul, les élus locaux continuent à empiler les mandats et fonctions (présidence d’intercommunalité, de syndicat intercommunal, de structures publiques…), tandis que 90% des parlementaires exercent parallèlement un ou plusieurs autres mandats. La durée moyenne d’exercice des mandats est aussi particulièrement longue en France ; Jacques Chaban-Delmas fut ainsi maire de Bordeaux de 1947 à 1995 et député de la Gironde de 1946 à 1997, tout en exerçant de nombreuses autres fonctions. Il faut ajouter que Nicolas Sarkozy est revenu sur une règle qui commençait à s’institutionnaliser, et qui voulait que les membres du gouvernement se concentrent sur leurs seules fonctions ministérielles et s’abstiennent de cumuler d’autres fonctions et mandats ou de concourir à des élections. Non seulement Nicolas Sarkozy a autorisé ses ministres à conserver leurs mandats, mais il les a encouragés à en demander le renouvellement ou à en conquérir de nouveaux. Dans certains cas, il a même fait de ces succès électoraux une condition du maintien des ministres au gouvernement. Comme on l’a indiqué, Alain Juppé fut victime de cette règle en 2007 ; plus récemment, Xavier Darcos a du quitter le gouvernement par la petite porte, faute d’avoir su ravir à Alain Rousset la présidence de la région Aquitaine, après avoir déjà perdu la mairie de Périgueux en 2008.
 
La situation actuelle du maire de Bordeaux montre que la France a besoin, à l’instar des autres grandes démocraties, d’une régulation plus stricte du cumul des mandats. Outre les problèmes que cette pratique pose en termes d’investissement dans les différents mandats (les élus n’ayant pas le don d’ubiquité) et d’équité de la compétition électorale (les cumulards jouissant d’un net avantage sur leurs opposants), cette situation met les citoyens face à un choix cornélien. Elle pose un problème similaire aux élus : on ne peut attendre d’eux qu’ils s’appliquent individuellement et durablement une règle de non-cumul dans un système politique qui favorise largement les cumulards, aussi bien dans l’exercice de leurs mandats que dans la conservation de ceux-ci.
 
Olivier Costa et Richard Jouvin

 

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