Politique

Alain Juppé, la Tentation de Bordeaux ?

 

Comme les Bordelais s’en souviennent, Alain Juppé avait promis, lors de la campagne des municipales de mars 2008, de rester à Bordeaux : « Je me consacrerai à gérer ma ville, quels que soient les chants des sirènes. » C’était, alors, un discours obligé pour calmer le courroux des Bordelais, encore fâchés par l’épisode de 2007 où, tout juste réélu à la mairie à l’issue de son séjour québécois, Alain Juppé avait accepté d’entrer dans le premier gouvernement de François Fillon. Les électeurs l’avaient sanctionné peu après, à l’occasion des élections législatives, ce qui lui avait coûté par ricochet sa place de numéro deux du gouvernement. Il avait fallu à Alain Juppé toute sa force de conviction pour faire accroire aux électeurs, en 2008, que cette fois-ci il ne renierait pas son mandat. Comme on le sait, il en a été autrement.

 

 
 
On se gardera de lui jeter la pierre. Comment reprocher à un ancien Premier ministre, à celui qui était appelé à succéder à Giscard et Chirac à la tête de la droite française, d’accepter de revenir aux affaires, à un poste aussi prestigieux que celui de ministre de la défense ? Combien de responsables politiques, de tous bords, ont-ils renié sans honte leurs engagements à ne pas cumuler les mandats ou à démissionner de certains ? Combien d’autres sont-ils allés jusqu’à retourner leur veste pour découvrir ou retrouver les ors des palais de la République ? Plus concrètement, est-il possible pour le maire d’une grande ville française comme Bordeaux de se tenir durablement à l’écart de la vie politique française sans en faire payer le prix à ses administrés ?
 
A l’automne dernier, alors que l’éventuelle entrée d’Alain Juppé au gouvernement commençait à filtrer dans les salles de rédaction, celui-ci déclarait sans ambages : « Je resterais maire de Bordeaux si j'avais d'autres responsabilités », ajoutant : « j'ai dit le contraire, c'est vrai, mais il peut y avoir des circonstances exceptionnelles. Si des circonstances nationales faisaient que le président de la République avait besoin d'un certain nombre de responsables politiques, ça changerait la donne. » Après s’être un temps éloigné de Nicolas Sarkozy, et l’avoir ouvertement taclé sur son blog, Alain Juppé a estimé que le temps était venu de rejoindre son équipe gouvernementale, avec peut-être l’espoir d’imprimer une autre direction ou un autre style à sa fin de quinquennat.
 
Il est trop tôt pour tirer un bilan du retour d’Alain Juppé au gouvernement, d’autant que celui-ci a réussi, pour l’heure, à demeurer très présent à Bordeaux. Les Bordelais avec lesquels on n’a pu s’en entretenir, restent assez divisés sur la double-casquette de leur maire. Certains continuent à le renvoyer à ses engagements de 2008 : on sent des électeurs déçus, presque vexés d’avoir cru à cette promesse d’exclusivité. D’autres font référence aux moyens supplémentaires que le maire pourra tirer de son retour au gouvernement, les citoyens ne se faisant pas d’illusions quant à l’équité de la répartition des moyens de l’Etat entre les territoires. Nombreux aussi sont ceux qui portent un regard réaliste sur le fonctionnement des institutions politiques et soulignent le rôle joué par les collaborateurs des élus et les services administratifs dans la gestion des affaires courantes. Ils ne croient pas à l’omnipotence des élus et font confiance aux équipes pour s’en sortir toutes seules.
 
Trois enjeux suscitent néanmoins une certaine crainte chez nos interlocuteurs.
Le premier est l’immobilisme, thème sensible dans une ville qui a bien connu, avec Jacques Chaban-Delmas, le coût de l’inaction en politique. Ils craignent que le temps des réformes et des grands projets soit révolu et qu’Alain Juppé, lassé de la gestion municipale et accaparé par ses nouvelles fonctions, ne prenne plus la peine de mobiliser les énergies et de se battre pour faire avancer ses idées. Les équipes peuvent certes assurer la gestion courante des politiques municipales, mais elles n’ont pas la capacité de poursuivre la transformation de la ville en l’absence d’engagement de leur mentor. Certains Bordelais soulignent aussi le fait que le ministère de la Défense n’est pas le plus à même d’apporter des ressources à la ville – même s’il peut la mettre à l’abri de certaines restructurations de la carte militaire. D’aucuns regrettent qu’Alain Juppé n’ait pas opté pour le ministère de l’Economie ou celui de l’Industrie, bien plus à mêmes d’accompagner le développement économique de Bordeaux.
Les guerres de succession sont une autre préoccupation des partisans d’Alain Juppé. La place laissée partiellement vacante et l’absence de successeur désigné ne vont-elles pas aiguiser les appétits et susciter des conflits stériles entre les successeurs potentiels du maire ? Si Alain Juppé a l’autorité morale suffisante pour ne pas se faire prendre son siège – à l’inverse d’autres ministres qui s’étaient imprudemment éloignés de leur ville – ils craignent que son investissement dans ses fonctions ministérielles n’amène ses colistiers à réfléchir plus que de raison à l’après-Juppé.
Le dernier enjeu, qui inquiète les électeurs d’Alain Juppé et réjouit les autres, est celui des prochaines élections municipales : le dédit du maire sortant ne va-t-il pas entamer son crédit et permettre à la gauche, qui lui a déjà ravi son siège de député, de gagner la ville ? Cette perspective ne va-t-elle pas semer la zizanie dans les rangs de la gauche aussi ?
 
Comme lors de ses précédentes expériences gouvernementales, Alain Juppé n’a pas tardé à rencontrer des difficultés sur son chemin. D’emblée, il a été confronté au dossier des frégates vendues à Taïwan et à ses deux épineux corolaires : les attentats de Karachi et les rétro-commissions, dont auraient bénéficié certains partis français. Il a du aussi faire face à des remous au sein de l’armée, au sujet de la pertinence de la stratégie militaire française en Afghanistan. Plus récemment, il a du affronter la mise en cause de la responsabilité de l’armée française dans le décès des deux otages français au Niger. Des camarades de promotion universitaire d’Antoine de Léocour, l’un des deux jeunes français décédés, ont ainsi adressé au Ministre une lettre ouverte pour réclamer sa démission… Y aurait-il une malédiction Juppé, qui le frapperait à chaque fois qu’il s’éloigne de sa ville ?
 
En 1993, dans son livre « La tentation de Venise », Alain Juppé évoquait la difficulté qu’il y a être un homme politique. Dans ce journal, il témoignait avec une grande sincérité de la réalité de la vie d’un responsable politique de premier plan. Il faisait part de ses doutes et moments de découragement, parlait de ses fréquentes envies de fugue, cette ‘tentation de Venise’, et expliquait pourquoi, en définitive, il choisissait à chaque fois de rester. Après avoir un temps fui à Québec, Alain Juppé va-t-il céder à la tentation de Bordeaux ?
 
Olivier Costa et Richard Jouvin

 

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1 Message

  • Alain Juppé, la Tentation de Bordeaux ? 19 janvier 2011 10:49, par Florent Teboul

    Admettons votre explication, vos excuses pour ce lachage.... Mais , alors pourquoi ne pas demissioner de la mairie ? Peut - on etre efficace localement quand la charge ministérielle est si forte ? Bien sur que non. La politique, comme le pouvoir, est comme une drogue, y compris pour "le meilleur d’entre (eux)"... Quand on y a goûté, on en a pris pour la vie et plus rien d’autre ne compte .... Bordeaux mérite mieux qu’un ministre passager. Il est temps de s’en choisir un pour le long terme....

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