Initiative
Bordeaux et l’Economie Sociale et Solidaire
L'idée que l'on peut donner à l'économie un aspect plus humain, plus respectueux des intérêts collectifs et du devenir commun, tout en maintenant, voire favorisant des activités économiques performantes et durables fait peu à peu son chemin. Elle n'a pas tardé à intéresser et à séduire, et connaît aujourd'hui un développement fulgurant si bien qu'on lui consacre un mois de réflexion : « le mois de l'économie sociale et solidaire » qui se déroulait cette année en novembre. Il semblerait que, suivant l'air du temps, la ville de Bordeaux et de sa communauté se soient elle aussi mises à l'économie sociale et solidaire avec un certain succès, comptant quelques 1250 structures, 9700 salariés et 10,5% de l'emploi. Applicable à tous les secteurs de l'activité sous de multiples formes (coopératives, associations, entreprises....) l'économie sociale et solidaire gagne ses lettres de noblesse, en même temps que ses prestations prouvent leur efficacité. Cependant, cette nouvelle forme d'économie apparaît aux yeux de certains encore floue et imprécise. Ses représentations restent dans l'ordre de l'associatif et du conscrit géographiquement. Il est temps de tordre le cou aux préjugés et d'éclairer la part d'ombre de ce nouveau concept, en présentant une réussite concrète, rayonnant sur l'agglomération Bordelaise et qui nous donnera un bel exemple de ce qu'est l'économie Sociale et Solidaire, celle de l'Association Terre d'ADELES, la plus importante et la plus ancienne de Gironde.
Une association née de la motivation et de l'implication
L'Association pour le Développement d'Echanges Locaux Equitables et Solidaires, dite association Terre d'ADELES, est née suite à l'installation sur les terres pessacaises d'une maraîchère avec laquelle les habitants n'ont pas tardé à créer des liens. Encouragé par de multiples acteurs (mairies, Fondation de France, Fondation Caisse d'Epargne Aquitaine-Nord, fondation Yves Rocher, FEDER, Caisse Régionale de l'Economie Sociale,…) le phénomène prend de l'envergure : Terre d'Adèles s'exporte sur les terres de Bègles, Cenon, quartier de Saige, participe à de multiples rencontres (conférences débats, semaines du développement durable...) et s'implique dans diverses collaborations (écosite du Bourgailh...). Salariés et bénévoles, sans compter les jeunes d'Unis Cité qui viennent prêter main forte à nos jardiniers solidaires, mettent la main à la pâte pour donner vie au jardin en échangeant savoir-faire et petits secrets de fabrication...Bref, un admirable succès pour Terre d'ADELES, qui compte quelques 250 familles.

L'association défend tout particulièrement le lien de réciprocité fondé sur un partage de valeurs avec les producteurs. Ceux-ci viennent compléter les productions pessacaises en apportant les leurs, selon les possibilités et selon la demande : dans tous les cas, même si ces deux facteurs sont amenés à varier, les producteurs se voient fidèlement rémunérés pour leur engagement et bénéficient d'une source de revenus fiable et renouvelée. Ce système de vente et de diffusion des produits est avantageux pour la plupart des producteurs, qui trouvent là un cadre économique plus rassurant et plus humain ; quant à l'association, elle dispose à son tour d'une palette non négligeable de produits : diverses volailles et viandes de la région, poissons venus d'Arcachon, fruits et légumes locaux, fleurs, fruits rouges (Belin-Beliet) et même miel... entre autres. Quand on connaît les difficultés que rencontrent les producteurs et agriculteurs pour s'installer aux abords de l’agglomération bordelaise (dans ce qui constituait autrefois la « ceinture maraîchère ») en partie dues à la cherté et à la pénurie de terres que l'on consacre prioritairement à la vigne ou aux infrastructures industrielles, on comprend mieux l'intérêt que ces derniers peuvent trouver à ce type de système de vente qui leur assure un débouché et qui œuvre en leur faveur.
Une association au service des citoyens
Forte de son succès, l'association en profite pour concrétiser sa mission de sensibilisation et d'ouverture auprès d'un public toujours plus large. Les membres se veulent présents sur les multiples et divers terrains de la vie sociale, des écoles jusqu'aux lycées et établissements supérieurs (ENITA), universités d'été, etc. Toujours dans le même esprit, l'association s'ouvre à un large éventail d'adhérents, des plus modestes aux plus aisés, et ce grâce à un ingénieux système de « monnaie virtuelle » (en référence à la traditionnelle « fraise de Pessac », la fraise a remplacé l'euro en terre d'ADELES...) qui pose la valeur précieuse du temps au cœur du dispositif d'échanges. Les « jardiniers selidaires » bénéficiaires des minima sociaux sont eux aussi conviés aux plaisirs de la terre, avec pour récompense la perspective alléchante d'un beau panier de légumes et de fruits à prix « bradé ». Une manière de tordre le cou aux préjugés tenaces concernant la pratique élitiste de ce type d'approvisionnement local. En outre, chacun jouira d'un panier de produits d'autant plus avantageux qu'il aura consacré du temps à l'entretien du jardin : plus vous y aurez passé de temps, plus votre panier final sera avantageux. En redonnant une valeur autre que la seule valeur monétaire à la production, ce système d'échanges remet l'individu, l'implication personnelle et la solidarité au centre des échanges économiques.
Inutile de préciser que, en ces temps où le critère de durabilité est devenu mot d'ordre et où l'on crie tous azimuts au « durable », les productions sont soumises aux critères et aux conditions de l'agriculture biologique (définis par divers labels tels qu’ecocert, label AB, etc.). Les cultivateurs observent soigneusement ces principes en évitant traitements chimiques, engrais, biocides, et en choisissant de cultiver les produits au fil des saisons. Loin d'en rester là, nos experts de la terre s'intéressent également aux inventions originales venues d'ailleurs, comme en témoignent les échanges de formation et les travaux effectués avec des associations situées à Cuba concernant la permaculture, technique qui consiste à cultiver sur différents supports en alternant divers composants en couches superposées.
Heureux de voir que nos cultivateurs de terre n'en sont pas moins cultivateurs de lien social et de savoir-faire, pas d'inquiétude à avoir sur cet ambitieux microcosme agricole qui n'est pas prêt de tomber en friche. Débordants de projets, les jardiniers sèment les idées comme ils sèment les grains : jardin des enfants, jardin des plantes, jardin des oiseaux, jardin des abeilles, mise en valeur de la flore, de la faune, de l'esthétique... et j'en passe.
Nul doute que les récoltes à venir seront aussi bonnes que les précédentes, et qu'elles viendront encore et encore confirmer la richesse, la densité et la pérennité de telles entreprises collectives, encore embryonnaires à l'échelle nationale, et qui font tant défaut à nos sociétés...
Mes remerciements à Mme Claire Durantou, secrétaire de l'association.
Isabelle Klein