TRANSPORTS
Des nouvelles de l’aéroport de Bordeaux-Mérignac
Dans notre
éditorial de décembre 2010, nous nous étions penchés sur les grandeurs et les défaillances de l’aéroport de Bordeaux-Mérignac. Nous constations qu’il n’était probablement pas à la hauteur des prétentions de la métropole moderne qu’est devenue Bordeaux. Comme nous l’indiquions alors, ‘Venir à Bordeaux’ n’a pas vocation à tomber dans la critique potache et le sarcasme gratuit, mais veut contribuer au débat sur les atouts et les faiblesses de la ville, et sur les moyens de renforcer les premiers et de corriger les secondes. Rétrospectivement, on s’en veut d’avoir été si caustique, et l’on craint d’avoir été injuste. C’est pourquoi, un an après ce coupable éditorial, nous avons choisi d’opérer un bilan de la situation à l’aéroport de Mérignac, dont on veut croire que les responsables sont au diapason des ambitions que forgent nos élus pour Bordeaux, ville bientôt millionnaire.
Commençons par les bonnes nouvelles : les problèmes réglés. On avait, assez méchamment, insisté sur la panne de très longue durée de l’escalator des arrivées du terminal A. Il a été depuis remis en service : foin de syndrome Super Phénix, la technologie française est venue à bout de ce défi. On s’était aussi plaint de ce que le bar situé après le contrôle des passagers dans le hall A soit éternellement fermé ou, du moins, ouvert à des horaires aléatoires. On se réjouira d’apprendre qu’il a été réaménagé. Enfin, on s’était aussi inquiété de l’état de fonctionnement de la machine à café du hall A, unique point de ravitaillement en boissons chaudes lors des périodes de fermeture dudit bar, qui était perpétuellement en panne. Elle a, depuis, été remplacée par une machine très moderne, dotée d’un écran tactile façon iPad.
Voici, donc, pour les bonnes nouvelles. Passons aux mauvaises. Ce sont à présent les deux escalators des départs du hall A, menant les passagers aux portes d’embarquement A51 à 64, qui sont en panne. C’est probablement un mieux pour les Bordelais que ce soient ceux-ci plutôt que celui-là, les gens étant a priori moins fatigués en partant de Bordeaux qu’en y revenant ; il faudrait faire un sondage pour s’en assurer. Il reste que ces escalators sont dans cet état d’immobilité depuis quelques semaines déjà, et pour une durée indéterminée. Les services techniques de l’aéroport n’ont pas encore bâti de parois en dur pour isoler ces dispositifs inopérants des passagers rétifs aux escaliers traditionnels, mais ils ont déjà installé un joli ruban de chantier et une affiche A4 signalant la panne. Gageons que le réparateur sera appelé avant noël, qu’il tirera profit de l’expérience acquise sur l’escalator des arrivées, et que tout sera rentré dans l’ordre pour l’Euro 2016.
Le bar situé après le point de contrôle du hall A a, comme indiqué, été transformé en buvette, plus modeste. Elle est, paraît-il, parfois ouverte. Mais, si l’on en juge par notre expérience, ni tôt le matin, ni tard l’après-midi ; peut-être à midi. On se renseigne. Quant à la nouvelle machine à café de la salle d’embarquement, elle est, comme son aïeule disparue, en panne. On peut jouer avec le bel écran tactile, mais il faut se passer de café. Ceci étant, dans un hall dépourvu de toute autre distraction (pas de journaux, pas de télé, pas de commerces, pas de bar, pas de jeux pour les enfants, pas de musique), l’écran coloré de la machine à café égaie agréablement l’attente des passagers qui ont la chance d’être assis en face d’elle ou s’imaginent pouvoir boire un café.
Pour le reste, même en faisant preuve de la meilleure volonté du monde, on peine à distinguer les progrès accomplis.
L’organisation générale de l’aéroport est toujours aussi curieuse, avec ces couloirs interminables, qui semblent plus longs que ne l’est l’aéroport lui-même. Peut-être servent-ils à calmer l’impatience des passagers qui attendent leurs bagages enregistrés ; le temps qu’ils passent à parcourir ce dédale, ils ne le passeront pas à guetter leur valise en fin de course. Le musée de la moquette hors d’âge que forment ces couloirs continue de s’enrichir de tons inédits, au gré des infiltrations d’eau et des chutes de boissons colorées. A ce propos, comment fait-on des tâches de café dans un endroit où aucun café n’est disponible et où les passagers ne sont pas autorisés à en emporter avec eux ? Mystère.
Le salon du hall A est toujours inaccessible aux grands voyageurs d’Air France. On suppose que ceux de Qatar Airways et de Varig y ont accès ; dommage qu’ils n’affrètent pas de vols au départ ou à destination de Bordeaux. Dans le salon du hall B, l’expérimentation, un peu folle, consistant à proposer du vin de Bordeaux aux passagers a fait long feu : les visiteurs conservent le choix entre des sodas et de la Heineken. Pour les breuvages locaux, il faudra voir à Francfort ou Barcelone.

Nous ne sommes pas retournés au terminal ‘Billi’ depuis l’an passé pour juger de son évolution. On a néanmoins appris au gré de la lecture de Sud-Ouest que l’inconfort que l’on dénonçait est délibéré. Nous voilà rassurés. Pour résumer : il n’est pas question d’autoriser les passagers à s’asseoir en salle d’embarquement ou à voir la lumière du jour dans le terminal Billi, faute de quoi les compagnies classiques refuseraient de continuer à payer le prix fort pour utiliser les autres terminaux de l’aéroport. C’est le principe de la segmentation de marché à la mode anglo-saxonne (basic, popular-premium, premium, super-premium, ultra-premium, icon), dans laquelle Billi constitue l’offre ‘basic’ et les terminaux A et B l’offre ‘premium’. A défaut d’assurer le confort des passagers du segment premium, on peut toujours dégrader volontairement celui des usagers du segment basic. L’ascétisme de Billi peut ainsi se comprendre par référence au syndrome de la prison : Robert Badinter explique – tout en le déplorant – que la prison doit toujours apparaître comme offrant un confort nettement inférieur aux conditions de vie des populations les plus défavorisées. Il en va de même à l’aéroport de Mérignac : quand les escalators et les machines à café des halls A et B fonctionneront à nouveau, on pourra envisager d’autoriser les passagers des vols low cost à s’asseoir en salle d’embarquement. Pas avant.
Notons néanmoins un progrès relatif à Billi : quelques panneaux, judicieusement placés dans l’aéroport, évitent désormais aux passagers d’Easy Jet et de Ryanair de faire longuement la queue dans les terminaux A et B avant d’être alertés du fait qu’ils occupent indument un espace premium, et qu’ils sont priés d’aller recommencer dans le terminal Billi, plus adapté à leur condition. Ces panneaux sont d’autant plus utiles que, sans un tel avertissement, personne ne peut raisonnablement se douter que Billi est un hall d’aéroport.
A ce propos, je n’avais pas compris pourquoi ce terminal porte ce nom amusant, qui contraste tant avec son aspect extérieur. Renseignement pris, il s’agit de la contraction de « Bordeaux illico » : ce nom veut véhiculer l’idée (je cite le site de l’aéroport) que pour gagner du temps, la meilleure solution est que les passagers déposent eux-mêmes leurs bagages de soute au contrôle de sûreté et que l’accès aux avions se fasse à pied. C’est une façon élégante de reconnaître, comme nous le faisions remarquer l’an passé, que le traitement des bagages de soute et l’accès aux avions via les passerelles ou les bus se font dans des délais problématiques à Bordeaux-Mérignac. Quoi qu’il en soit, ‘Billi’ sonne à notre oreille davantage comme le nom d’un ours en peluche, d’un copain idiot, d’un personnage de dessin-animé pour tout-petits ou d’un vase de chez Ikea (d’une bibliothèque, me dit-on), que d’un terminal d’aéroport. Son architecture évoque d’ailleurs plutôt une maquette fauchée du repaire de Dark Vador, un site de stockage d’armes bactériologiques dans le désert libyen ou le sarcophage qui entourera un jour les décombres de la centrale de Fukushima. On comprend néanmoins que les tour-opérateurs soient réticents à expliquer à leurs passagers que leur vol à destination de Marrakech partira d’un terminal portant le nom d’un groupe de death metal, du type Gorgut, Meshuggah, Annihilator ou Darkane, qui évoquent pourtant mieux que ‘Billi’ ce bâtiment à l’architecture sombre, cubique et néanmoins tourmentée.
On s’était enfin plaints, jadis, du manque d’amabilité du personnel préposé au contrôle des passagers. Il faut admettre que, sans avoir intégré tous les rudiments de la civilité ni avoir renoncé à deviser sur le week-end sportif plutôt que d’aider les passagers à disposer leurs effets personnels sur les tapis roulants, les préposés ont perdu de leur hargne. On peut y voir un symptôme de lassitude et de démobilisation, nul complot international n’ayant été déjoué à Mérignac en malmenant les passagers dont le bouton de pantalon faisait sonner le portique. Si la désinvolture reste la marque de fabrique du contrôle des passagers à Bordeaux, les réprimandes sont moins sévères que par le passé. Pour dire les choses clairement : on ne craint plus une fouille à corps à la mode des prisons biélorusses ou une décharge de Taser à chaque fois qu’un bip retentit. C’est un progrès qu’il convient de souligner. On apportera ainsi la preuve du ton résolument constructif de cet article.
Olivier Costa