La métropolisation : projet pour Bordeaux ou projet pour Vincent Feltesse ?
Depuis l’entrée d’Alain Juppé au gouvernement, Vincent Feltesse, maire PS de Blanquefort et Président de la Communauté urbaine de Bordeaux (CUB), est très présent dans les médias Aquitains. Est-ce un hasard du calendrier, le résultat d’une stratégie politique ou un effet du fonctionnement des médias, qui ont besoin de parler de figures locales même en l’absence de la principale d’entre-elles ? Un peu des trois, probablement.
La métropolisation, projet pour Bordeaux
Vincent Feltesse s’est beaucoup fait entendre ces derniers mois sur la question de la « métropolisation » et de l’avenir à long terme de la ville de Bordeaux.
Sitôt élu à la présidence de la CUB, en 2007, il a amorcé une réflexion prospective sur les contours de la ville à l’échéance 2025 – un peu pompeusement appelée « Bordeaux Métropole 3.0 ». Dans le même temps, il a été élu à la présidence de la Fédération nationale des agences d'urbanisme et a réactivé le centre « Arc en rêve », créé à Bordeaux par J. Chaban-Delmas, pour en faire le lieu central de la réflexion sur l’architecture et l’urbanisme en France.
Grâce à Vincent Feltesse, on a vu récemment fleurir dans les médias locaux le terme de « métropolisation », jadis réservé à quelques urbanistes et spécialistes de la politique de la ville. Feltesse s’était déjà distingué en 2009 par son engagement en faveur d’une agglomération « millionnaire » à l’horizon 2030. Dans cette perspective, la population de Bordeaux croîtrait de 100.000 habitants, pour atteindre 330.000, et celle du reste de l’agglomération de 100.000 habitants également, pour atteindre un million au total. Pour atteindre cet objectif, Vincent Feltesse proposait de révolutionner les relations de la CUB (qui compte actuellement 27 communes et 750.000 habitants) avec les communes de son immédiate périphérie, afin de planifier le développement de l’aire métropolitaine à l’échelle de ses 90 entités.
L’ambition de Vincent Feltesse, que partage Alain Juppé, maire de Bordeaux et Vice-président de la CUB, est d’inciter la population à revenir s’installer dans la CUB et de lutter contre l’étalement urbain en densifiant l’habitat en périphérie. Il s’agit de créer davantage de logements à proximité des bassins d’emplois, des services et des infrastructures de transport de la CUB, notamment du tram, le tout sans toucher à la trame verte de l’agglomération. L’objectif du million d’habitants à l’horizon 2030 exige un doublement du rythme actuel de construction de logements. Divers programmes doivent permettre de créer de nouveaux habitats en centre-ville en exploitant les immenses friches dont dispose Bordeaux : Berge du Lac, Bassins à flot, ZAC Bastide Niel, quartier Belcier. L’effort doit aussi porter sur les autres communes de la CUB : Vincent Feltesse veut convaincre les maires de Saint-Médard-en-Jalles, Eysines, Mérignac, Pessac ou Floirac de se lancer dans des programmes ambitieux, pas toujours bien vus par leurs administrés. La prolongation du tram vers ces communes, sans être conditionnée à ces programmes immobiliers, est un élément de la négociation. Une autre piste est la requalification en zones d’habitat de certaines zones commerciales de la périphérie qui connaissent une baisse de fréquentation. Enfin, face à l’insuffisance des zones foncières disponibles au sein de la CUB, Feltesse veut impliquer dans le projet « du million » les communes de l’agglomération bordelaise qui n’appartiennent pas à la CUB.
Le développement de la métropole bordelaise implique de repenser son fonctionnement politique et de revoir les modalités de financement des équipements et services offerts par la CUB, qui profitent également aux habitants de la périphérie bordelaise. Alain Juppé plaide pour un élargissement de la CUB à ses communes limitrophes. Vincent Feltesse est partisan d’une approche plus souple, prenant la forme de la signature par la CUB et les huit Communautés de communes qui l’entourent de contrats d’objectifs communs en matière de transports, de logement, d’eau, etc.
Aujourd’hui, Vincent Feltesse apparaît comme un homme pressé. Il veut boucler la réflexion sur la stratégie de métropolisation de Bordeaux avant l'été 2011, pour éviter les turbulences durables que susciteront les campagnes présidentielle et législative de 2012, puis la précampagne pour les élections municipales de 2014. Il a ainsi poussé les feux sur le redécoupage des services communautaires et la création de directions territoriales (Bordeaux, Pessac, Le Haillan et Lormont), malgré les réticences que cette réforme a suscitées.
Vincent Feltesse raisonne aussi à l’échelle nationale. Il a élargi ses réflexions sur la question de la métropolisation en créant avec Olivier Mongin, le directeur de la revue Esprit, un groupe de réflexion et de lobbying appelé « Les Métropolitaines ». Associant des grands noms de l’urbanisme, de l’architecture et de la sociologie, ainsi que des élus de tout horizon, il vise à nourrir la réflexion sur l’enjeu de la métropolisation à l’échelle française. Il s’agit aussi de mettre en commun les expériences et savoirs acquis par les différentes métropoles françaises. La première réunion des Métropolitaines aura lieu fin mai 2011 à Bordeaux pour réfléchir au projet du Grand Paris : voilà un beau pied-de-nez au centralisme parisien.
La métropolisation, projet pour Vincent Feltesse ?
Vincent Feltesse est aussi l’homme qui monte dans la gauche aquitaine. Il fut un acteur influent, même si discret, au sein du PS. Loin des caméras, il orchestra la conversion du PS à l’Internet, en tant que Secrétaire national aux nouvelles technologies de l’information ; il joua aussi un rôle clé dans la stratégie de Ségolène Royal vis-à-vis des nouvelles technologies de l’information lors des primaires et de la campagne présidentielle de 2007. S’il se fait plus discret rue de Solférino, il reste l’un des principaux animateurs de la fédération girondine du PS. C’est aussi le plus jeune Président de Communauté urbaine en France, et pas le moins remuant. Il partage avec Alain Rousset et Alain Juppé une image d’intellectuel, d’homme de dossiers, peu soucieux de faire couleur locale et d’apparaître comme un ‘technocrate-loin-du-peuple’. Ce n’est pas un hasard si Feltesse et Juppé ont tous deux enseigné à Sciences Po Bordeaux. Loin de se formaliser du qualificatif d’intellectuel, Feltesse semble le revendiquer comme un atout face à des adversaires politiques parfois moins au fait des dossiers et surtout moins prompts à prendre des initiatives audacieuses.
D’aucuns le voient comme un successeur potentiel à Alain Juppé à la tête de Bordeaux. Peut-être pas pour les municipales de 2014 ; plus sûrement pour celles de 2020. Les tendances lourdes de la sociologie de la ville induites par le processus de métropolisation cher à Feltesse rendent d’ailleurs probable une bascule de la ville à gauche à moyen terme. Un personnage politique de premier plan tel qu’Alain Juppé peut compenser, sur son nom, cette tendance de fond : les élections municipales restent en effet fortement liées à des personnes, au-delà des étiquettes partisanes. Mais ce capital de sympathie n’est pas transmissible à un successeur désigné. Les perspectives sont d’autant plus prometteuses pour Vincent Feltesse qu’il peut, à la tête de la CUB, faire la preuve de sa connaissance de la ville et des enjeux de son développement.
Ses adversaires politiques et certains acteurs de la société civile soulignent que la stratégie de « densification » et de croissance démographique de la ville posent de nombreux problèmes : uniformisation du tissu urbain, esthétique incertaine des nouveaux logements, trafic routier, consommation énergétique, emprise des acteurs privés sur le bâti, pression sur les zones classées historiques ou naturelles, grignotage des espaces verts.
On peut toutefois opposer à cette vision catastrophiste de nombreux contre-arguments. L’agglomération bordelaise est structurellement en croissance démographique, du fait de l’arrivée de nouveaux habitants en provenance d’autres régions de France : il importe d’accompagner et d’anticiper cette évolution afin d’éviter de saturer le marché immobilier, de limiter l’envolée des prix et de lutter contre l’expansion urbaine. Il faut en effet cesser, comme on le fait depuis 30 ans, de construire des zones pavillonnaires qui colonisent progressivement le Médoc, les Graves et l’Entre-deux-mers. Cette stratégique pose d’insolubles problèmes de transport et d’infrastructures : plus les gens habitent loin du centre de Bordeaux, plus ils sont distants des bassins d’emplois et moins ils peuvent bénéficier de services de proximité de qualité. Le besoin de se déplacer devient impératif, alors même que l’habitat dispersé ne permet pas des transports publics efficaces, et impose donc le recours à l’automobile avec les problèmes de congestion du trafic et de pollution que cela implique. Contrairement à ce que l’on pense souvent, l’impact environnemental des personnes qui habitent dans les centres-villes est bien moindre que ceux qui résident dans les banlieues vertes : paradoxalement, habiter près de la nature n’est pas écologique.
Il faut aussi remarquer que les réactions et oppositions au projet de métropolisation sont largement sous-tendues par le phénomène NIMBY : « Not In My BackYard », c’est à dire « pas derrière chez moi ». Les privilégiés qui résident dans les communes périphériques de l’agglomération bordelaise sont nombreux à ne s’opposer aux perspectives de densification de l’habitat que parce qu’ils s’inquiètent de la transformation de leur cadre de vie. Dans un système démocratique, ce type de réactions ne peut toutefois pas être négligé par les élus.
L’argument le plus fort à l’encontre de la stratégie de métropolisation promue par Feltesse tient au dessein profond de ce dernier. Trop souvent en effet l’objectif de croissance de la population d’une ville n’est motivé que par les ambitions politiques de ses élus. Nombre d’édiles locaux, qui rêvent d’une carrière politique régionale ou nationale, commencent par faire croître la population de leur commune : la manne financière et les besoins induits par les nouveaux habitants leur permettent de prendre l’initiative de projets d’équipement ou d’infrastructure ambitieux, politiquement valorisants.
La volonté de faire passer à la métropole Bordelaise le cap du million d’habitants, notamment par la construction à marche forcée de 50.000 logements, n’est-elle pas un symptôme des ambitions personnelles de Vincent Feltesse ? Sur ce terrain, il importera qu’il fasse preuve de pédagogie. Feltesse, comme Juppé, n’a pas peur d’avancer vite sur les dossiers, au risque d’être accusé de faire fi de l’avis des responsables politiques et administratifs moins prompts à la réflexion que lui. En ces temps de rejet des élites et d’aspiration des citoyens à être mieux associés aux décisions qui les concernent, le volontarisme politique et la capacité à proposer des visions de long terme sont des qualités à double-tranchant.