Les Français sont-ils mobiles ?

Les Français sont réputés peu mobiles. On dit souvent qu’aux Etats-Unis, les gens sont prêts à bouger d’un bout à l’autre du pays pour trouver un nouveau travail, faire leurs études ou changer de vie, alors qu’en France des salariés perdent leur emploi faute d’accepter d’aller travailler à 15 km de leur lieu d’activité initial. Dans les faits, les choses sont plus complexes.

Si les Français ont longtemps été peu mobiles, il faut se souvenir que, à la fin des années 1950, l’industrialisation a amené des millions de personnes à quitter les campagnes pour rejoindre les villes. Cet exode rural explique qu’aujourd’hui 75% des Français vivent dans des zones urbaines. Dans les années 1960, les mouvements de population se sont ralentis et se sont opérés pour l’essentiel au sein même des villes. Les centres ont perdu une partie de leur population au profit de banlieues en raison de l’inflation de l’immobilier et des opportunités offertes par la périphérie : terrains à bas prix et développement de l’habitat collectif de masse (cités, ZUP). A Bordeaux, ce mouvement a d’abord concerné Caudéran – où la bourgeoisie bordelaise en provenance des Chartrons s’est installée dans les années 1960 – puis l’ensemble des communes de la périphérie ouest (Pessac, Mérignac, Talence, Bègles…).

Les grands mouvements de population se sont figés dans les années 1970 en raison de la crise économique et du déclin des industries historiques. Les Français ont pris l’habitude de ne bouger que si leur emploi suivait. Le déclin des opportunités professionnelles, les contraintes liées à la possession du logement ou au travail du conjoint, l’existence d’un système d’aide social assez généreux ont freiné la mobilité. Celle-ci est restée surtout intra-urbaine : les classes moyennes ont abandonné les citées, qui se sont progressivement paupérisées, pour aller construire des maisons individuelles toujours plus loin en périphérie. Bordeaux a ainsi connu une expansion urbaine au-delà de la rocade ; des communes rurales telles que Saint-Médard-en-Jalles, le Haillan, Gradignan ou Blanquefort, puis des villages de la rive droite, de l’Entre-deux-mers et du Médoc, ont accueilli un nombre croissant de Bordelais et ont vu leur population décupler. Bordeaux est ainsi un bon exemple du phénomène de « métropolisation » qui a touché la France dans les années 1970 et 1980. On a assisté au développement, en marge des zones industrielles historiques qui bénéficiaient de la proximité des axes de transports, de parcs d’activités pour le tertiaire, d’immenses centres commerciaux et de vastes espaces dédiés aux loisirs. A Bordeaux, Mérignac-soleil, Bordeaux-lac et les Rives d’Arcins en sont les meilleurs exemples. Généralisation de l’automobile aidant, les grandes villes ont été touchées par une urbanisation extensive, où les lieux de résidence, de travail, de distraction et d’achat se sont singularisés et ont été séparés par des distances toujours plus grandes.

La mobilité des Français à l’échelle du pays a connu un nouveau regain dans les années 1990. De multiples éléments ses sont conjugués pour les inciter à nouveaux à envisager une mobilité à l’échelle du pays. Les excès de la métropolisation ont entraîné de multiples effets pervers. Le premier est la pression immobilière : vivre à Paris ou dans certaines grandes villes est devenu de plus en plus difficile pour les classes moyennes, qui ont été poussés vers les banlieues. Devenus des commuters (banlieusards travaillant en centre-ville), ils ont subi les aléas des transports en commun, l’engorgement des voies de circulation, les problèmes de stationnement, le coût croissant du carburant ainsi que le stress engendré par ces déplacements incessants. Après des décennies dominées par la croyance dans les bienfaits du progrès, les années 1990 ont été marquées par un regain d’intérêt pour des notions du « passé », telle que la qualité de la vie, le patrimoine et l’art de vivre. La question du climat est également devenue une préoccupation centrale de la vie quotidienne, si l’on en croit la place qu’occupent les prévisions météo dans les médias et la prédilection des Français pour les vacances au soleil.

Cet intérêt renouvelé pour le cadre de vie a pu se concrétiser grâce aux progrès des transports, qu’il s’agisse du train à grande vitesse, de la démocratisation des liaisons aériennes ou du développement du réseau autoroutier. Le Mans, Tour, Rouen et Reims sont devenus des banlieues de Paris  ; à Bordeaux, les parkings de l’aéroport et de la gare sont saturés d’habitants qui ont conservé une activité professionnelle en région parisienne et s’y rendent quelques jours par semaine. La géographie française a été progressivement modifiée par l’existence, ou non, de liaisons à grande vitesse. La révolution des moyens de transmission et de communication (Internet, téléphone portable, systèmes de visioconférence…) ont permis aux cadres et employés d’envisager de vivre loin des centres de décision. Les politiques d’aménagement du territoire et la décentralisation ont par ailleurs accru l’offre de services (petite enfance, enseignement, vie associative et sportive, vie culturelle, aide à la personne…) jusque dans les campagnes les plus reculées. D’autres facteurs sociologiques (familles recomposées) et politiques (décentralisation, intégration européenne, internationalisation) ont eux aussi favorisé ce retour à la mobilité.

Le phénomène est en fait double. On assiste, d’une part, à une « rurbanisation  » des campagnes : des familles installées en ville font le choix de s’installer à la campagne, en acceptant de faire des sacrifices professionnels pour améliorer leur qualité de vie. On assiste par ailleurs à des mouvements de population depuis l’Ile-de-France, le Nord et le Centre de la France vers le sud-est et le sud-ouest. Certaines régions enregistrent ainsi un solde migratoire fortement positif : Languedoc-Roussillon, Midi-Pyrénées et Aquitaine sont les trois régions qui ont connu la plus forte progression de population entre 1999 et 2006. Cette évolution ne résulte pas d’un accroissement du taux de natalité ou de l’arrivée massive d’immigrants mais de l’installation d’habitants venus d’autres régions de France. L’Aquitaine a ainsi enregistré un solde positif de plus de 7% sur la période 1999 et 2006, et le mouvement s’accentue, essentiellement au profit de l’agglomération bordelaise, du Bassin d’Arcachon et de l’agglomération Bayonne-Anglet-Biarritz.

On voit se dessiner un nouveau cycle de vie des ménages. Les jeunes adultes et les étudiants sont fortement présents en Ile-de-France, en raison des opportunités en termes de formation et de premier emploi. Après quelques années, en raison des contraintes de la vie familiale, ces mêmes personnes tendent à quitter la région parisienne pour le sud, tout particulièrement pour les zones littorales (Atlantique et Méditerranée). Nombre de retraités font de même.

Bordeaux profite massivement de ces mouvements de population, qui ont contribué à revitaliser tous les quartiers de la ville ainsi que sa grande banlieue verte. Les nouveaux venus sont attirés par la qualité de la vie à Bordeaux, les multiples charmes de la ville et de ses environs, son climat, son immobilier raisonnable. C’est une foule sentimentale, dirait Souchon, qui semble davantage intéressée par les barbecues entre amis et les promenades sur les quais de Garonne, que par les plaisirs de la consommation débridée.

Reste que la ville de Bordeaux, pour continuer à être attractive, ne peut compter sur sa seule qualité de vie. La multiplication des « palmarès » dans la presse hebdomadaire et économique montre que les candidats à la mobilité ont une approche clientéliste : le bien-vivre leur importe, mais ils prêtent également attention au dynamisme de l’économie, à l’offre de formation, aux services à la personne, à la qualité et à la densité des connexions. L’attractivité d’une métropole est la résultante de tous ces éléments. Bordeaux s’insère désormais dans une compétition farouche entre les grandes villes françaises – voire européennes – pour conquérir leur cœur et la raison des candidats à la mobilité, qu’il s’agisse de familles ou d’entreprises.

 

Olivier Costa et Richard Jouvin


 

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