Nul ne contestera le caractère spectaculaire de la transformation de
Bordeaux ces dix dernières années. La ville aux façades noires, envahie par les voitures jusque dans ses moindres ruelles, aux quais laissés à l’abandon, dépourvue de moyens de transport modernes, a cédé sa place à une cité majestueuse, aux façades lumineuses et aux quais paysagés, dotée d’un impressionnant réseau de tram qui, s’il n’a pas réglé le problème endémique de la circulation, a permis de chasser les voitures d’une partie du centre ville. La ville rénovée doit toutefois relever deux défis si elle ne veut pas redevenir la belle endormie qu’elle était dans les années quatre-vingts : un musée à ciel ouvert que personne ne visite.
Le premier défi est celui des interconnexions. Rejoindre Bordeaux par la route n’est pas chose aisée. Malgré l’autoroute, la capitale girondine est loin de Paris. Au sud, elle n’est connectée à l’Espagne que par une nationale hors d’âge, saturée de poids-lourds. Elle peut s’enorgueillir d’une magnifique liaison vers Clermont-Ferrand, mais qui s’en soucie ? Bordeaux n’est plus le grand port qu’elle a été. Elle ne le reviendra jamais, en raison tant de la concurrence farouche que se livrent les principaux ports européens que des contraintes qu’implique la protection du milieu naturel exceptionnel qu’est l’estuaire de la Gironde. Le trafic à
l’aéroport de Mérignac a, quant à lui, toujours été limité et souffre désormais de la crise économique. Des lignes clés ont été supprimées (
voir l’article de Marion Berthelemot au sujet du Bordeaux-Bruxelles) et l’aéroport est trop proche du centre ville (8 km à peine) et de zones fortement urbanisées pour prétendre devenir une plateforme d’interconnexion. Quant à la ligne à grande vitesse vers Paris, Toulouse et l’Espagne, elle n’en finit plus d’être retardée : son ouverture est désormais renvoyée à 2016, nous dit-on.
Le défi est également culturel. Bordeaux ne dispose pas (pour l’heure) d’une institution ou d’une manifestation culturelle susceptible d’y drainer les foules. Le
CAPC, musée d’art contemporain de la ville, a davantage suscité de commentaires pour les conflits de personnes et les polémiques qu’il a engendrés que pour la richesse de ses collections ou l’originalité de ses expositions temporaires, et ce malgré un cadre architectural unique. La grande manifestation culturelle que les gens associeraient spontanément à Bordeaux, à l’image du festival d’Avignon, des folles journées de Nantes ou des francopholies de La Rochelle, fait également défaut. La biennale
Evento (
voir l’article de Louis Morales-Chanard) est une initiative intéressante à cet égard, mais saura-t-elle attirer l’attention sur la ville, dans un paysage culturel français où les manifestations comparables abondent ? L’avenir le dira, mais on peut douter qu’Evento ne s’impose sans de solides relais médiatiques et politiques à l’échelle nationale.
On voit ici les limites d’une transformation urbaine qui n’est impulsée que depuis Bordeaux. La compétition féroce qui oppose les principales métropoles françaises pour des ressources nécessairement limitées n’a guère profité, pour l’instant, à Bordeaux. En témoignent les retards répétés de la ligne à grande vitesse vers le sud-ouest – à l’heure où de « vrais » TGV irriguent le sud-est, le nord, l’ouest et l’est – ou de la connexion autoroutière vers l’Espagne. L’échec de Bordeaux au profit de Marseille dans la course au titre de Ville européenne de la culture 2013, pour des motifs qui ont peu à voir avec les dossiers de candidature, le laisse aussi penser.
Malgré la décentralisation, c’est à Paris que se prennent une partie des décisions-clés pour l’avenir des grandes villes françaises. La crainte que semble inspirer le maire de Bordeaux à notre Président, en raison de l’autorité morale dont il jouit dans la droite française et de la menace potentielle qu’il constitue pour l’échéance présidentielle de 2012, conduit à des arbitrages qui n’ont guère été favorables à Bordeaux ces dernières années.
Olivier Costa