Claudia Courtois, quarante ans, est pigiste. Depuis bientôt dix ans, elle est correspondante à
Bordeaux pour «
Le Monde » et «
Le Point » depuis un an. « Comme ça, dit-elle avec humour, ça équilibre, un canard de droite et un canard de gauche. »
Une pige à la fin de ses études pour une petite revue nommée «
Objectif Aquitaine » débouche sur sa première embauche. La collaboration dure cinq ans, avant que Claudia ne se fasse licencier. « Ca été le coup de pied au fesse qu’il me fallait pour me lancer ». A l’époque, Claudia collaborait déjà au «
Monde » et n’avait que ce revenu, plutôt irrégulier, plus les allocations-chômage, pour vivre.
En tant que pigiste, la liberté se paye très cher. Financièrement, d’abord. Tous les pigistes n’ont pas la chance d’avoir un bureau payé par leur employeur, comme c’est le cas pour les correspondants du «
Monde ». Il faut accepter d’avoir un salaire de misère, 1800€ par mois à quarante ans. Il faut accumuler les piges pour que le métier soit rentable. Une seule ne suffit pas. Sachant que l’investissement professionnel pour chaque n’est pas le même. « Je peux écrire pour «
La Gazette des Communes » tous les jours mais un dossier pour «
Le Monde » demande bien plus de préparation. Tout le travail de fond, toute la préparation intellectuelle, cela ne vous sera jamais payé ».
Quand on est pigiste, on se paye soi-même ses congés payés, et pas question d’avoir accès au comité d’entreprise (CE), ce que certains, qui sont parents, regrettent parfois. Les vacances n’en sont pas : on est rarement à l’abri d’une mauvaise surprise, comme de devoir se relever le jour de l’An à sept heures, quand tout le monde pour envoyer un papier, ou de recevoir un coup de fil un jour férié. Et en tant que pigistes, on est moins bien traités que les permanents. « J’ai travaillé un temps chez «
Entreprises et Carrières », en 2002, mais j’en suis parti. Je trouvais qu’ils traitaient mal leurs pigistes. J’y ai perdu financièrement mais il n’était pas question de continuer pour eux ».
Bien évidemment, on y gagne une certaine liberté. Mais quand on est seuls, on ne ressent pas l’émulation que l’on peut avoir dans une salle de rédaction. On travaille bien dix heures par jour tout en étant payé l’équivalent du SMIC horaire.
L’ « angoisse du vide »
« C’est un métier qui demande de se lever tous les matins avec la pêche. Etre journaliste en général requiert une santé de fer. C’est encore plus le cas dans ma situation. Etre pigiste, c’est usant à force. Il faut toujours être très réactif, très dynamique.
Je sais que ma situation n’évoluera pas pour le moment, en tout cas avec «
Le Monde ». Quelles autres pistes chercher ? «
Le Point » peut-être ? » A partir d’un certain âge, les considérations familiales entrent en jeu…Paris ? Peut-être pas ou plus le moment. Peut-être alors un autre type de journalisme ? De ceux qui obligent à voyager. Si je travaillais pour un magazine type «
Ulysse » ou «
Geo » par exemple.
« Mais je ne sais pas démarcher un journal. Dans ma vie, tout m’est arrivée pratiquement « tout cuit », j’ai su saisir les bonnes opportunités, j’ai eu les bons contacts au bon moment… » A moins de changer carrément de métier, se tourner vers l’édition. Beaucoup de journalistes disent qu’ils ont toujours voulu faire un autre métier. Travailler dans la culture ? Mais ce sont d’autres codes, complètement nouveaux, à apprendre, à ré-apprendre. Claudia Courtois voudrait « changer, aller là où personne ne m’attend ».
Crise de la quarantaine ? Pour l’instant, le quotidien reprend le dessus. « J’ai deux dossiers pour «
Le Point » sur le feu ».
« Guy Debord parlait de « l’angoisse du vide ». Nous les journalistes, on brasse beaucoup mais au final, que construit-on ? Des châteaux de carte. Pas des cathédrales. Le journaliste a toujours ce sentiment, tacite ou assumé, d’avoir un rôle social. Mais l’information, de par son essence, est fugace, elle change tous les jours. Et l’impact que l’on peut avoir est insondable, inévaluable, surtout avec la montée du « tout-image », l’omniprésence de la télévision. La presse gratuite apporte-elle un « plus » ? On se demande parfois à quoi on sert et on a bien peur qu’un jour peut-être, on en vienne à se demander si on ne sert plus à rien. Quand le « web-reportage » et le « journalisme-citoyen » aura pris le dessus. La peur du lendemain est énorme. C’est une période trouble pour les médias et ceux qui les font. Le problème est à la fois structurel et interpersonnel ».
Claudia Courtois se décrit comme « un « boy-scout ». Je me vois encore faire ce métier à cinquante-cinq ans ». Mais parfois, les interrogations sur l’avenir arrivent. Car avec le temps, une certaine lassitude se crée, commune à toute la profession. L’
AFP a ceci de bien qu’elle impose la mobilité à ses cadres, pour éviter encroûtement et collusions. Un journaliste local, qui plus est pigiste est amené à rencontrer un certain nombre de notables et il y en a immanquablement un qui va tenter de faire pression. « Récemment, raconte Claudia, j’ai suivi
Alain Rousset à Copenhague pour un voyage de presse. C’a été l’occasion pour lui de se plaindre que les journalistes ne s’intéressaient pas suffisamment à lui. C’est dans des moments comme celui-là qu’il faut savoir garder son sens critique, son libre-arbitre. Qu’il s’agisse de
Rousset ou de l’ouvrier spécialisé qui travaille à
l’usine Ford de Blanquefort, je ne fais pas de distinctions ».
Julien Vallet