« La France moche » titrait Télérama en février 2010. L’hebdomadaire culturel menait alors l’enquête sur les raisons pour lesquelles la périphérie des grandes villes françaises est de plus en plus laide, saturée de grandes surfaces hâtivement bâties, de Mc Drive hideux, de publicités tapageuses, de stations services déprimantes.
Il y a là une spécificité française, résultat d’une politique d’urbanisme inconséquente. La France est la championne du monde de l’hypermarché toujours plus grand et vite construit, et de la zone commerciale tentaculaire, grignotant à la fois ville et campagne. Elle se distingue aussi par la laideur radicale de ce bâti marchand, où dominent la tôle ondulée et les logos hypertrophiés. Il suffit de faire un tour à Bordeaux Lac, aux 4 Pavillons, au centre Leclerc de Saint-Médard-en-Jalles, à Mérignac Soleil ou aux Rives d’Arcins pour s’en convaincre. Entre le centre historique de Bordeaux, merveilleusement préservé, et les quartiers chics de la périphérie, abrités à l’ombre des chênes et des pins, l’agglomération compte pléthore de ces zones esthétiquement sinistrées dédiées à la consommation tous azimuts.

L’agglomération bordelaise est en effet particulièrement affectée par cette extension anarchique du moche. Disposant de possibilités d’extension géographique considérables, elle a connu une urbanisation galopante et incontrôlée, « à l’américaine ». Elle a conduit à la multiplication des zones commerciales en périphérie, au détriment des paysages et de la prospérité des commerces traditionnels des centres-villes. Il faut prendre conscience du caractère particulièrement vilain de ces zones en France. Aux Etats-Unis ou en Allemagne, de sévères normes d’urbanisme et les exigences des consommateurs contraignent les grandes surfaces et les entreprises des zones d’activité à respecter une certaine esthétique ou à masquer leurs installations avec de la végétation. Cette logique prévaut aussi au Pays Basque français, où le moindre supermarché, transformateur ou entrepôt est déguisé en maison basque : enduit beige, colombages rouge basque, toit à double pente et tuiles traditionnelles. Le résultat est parfois baroque, mais on ne s’y contente pas de la vilaine tôle zinguée qui, à Bordeaux comme dans toutes les grandes villes françaises, semble être l’alpha et l’oméga d’architectes mus par la seule recherche des coûts les plus bas.
Les panneaux publicitaires sont une autre nuisance, qui achève de faire de ces zones commerciales et de leurs alentours des endroits totalement déprimants. La présence de nombreux automobilistes, de surcroît souvent pris au piège d’interminables bouchons, ainsi que l’absence de tout patrimoine à préserver, incitent les publicitaires à s’en donner à cœur joie. Les grands axes qui irriguent ces zones sont ainsi constellés de panneaux publicitaires de grand format (dit « 4 x 3 »), vantant pêle-mêle le tarif avantageux du rôti de porc chez Leaderprice, les mérites de la dernière crème antiride de chez L’Oréal ou les charmes de la nouvelle Renault. Le promeneur ne sait plus où donner du regard et tout ce qui s’offre à sa vue est uniformément laid.


Ce problème ne concerne malheureusement pas que les zones commerciales. Mis à part l’hyper-centre, c’est en fait toute la Communauté urbaine de Bordeaux (CUB) qui est couverte de ces verrues visuelles. Tous les grands axes qui rayonnent depuis le centre-ville en direction des « barrières » puis des échangeurs de la rocade, présentent une succession ininterrompue de panneaux publicitaires cherchant à capter l’attention d’automobilistes qui gagneraient à se focaliser sur la conduite de leur véhicule. Les publicitaires ont un vaste registre d’arguments bien rôdés pour défendre leur gagne-pain : art, divertissement, humour, information des consommateurs et croissance économique sont alternativement convoqués pour justifier l’enlaidissement méthodique du paysage.
Mais cette situation appelle aussi une réflexion politique : à quoi cela sert-il que les communes et la CUB investissent des millions d’euros pour enjoliver la ville à coup de zones pavées, jardinières fleuries, arbres d’ornement, ronds-points paysagers, lampadaires de style, objets d’art urbain et abribus design, si dans le même temps on laisse les panneaux publicitaires de tous formats envahir les façades et jardins privés, et bien souvent aussi l’espace public ? Où est la cohérence économique de tout cela ? Le phénomène est particulièrement frappant dans l’ouest de l’agglomération : les communes aisées y rivalisent d’imagination pour agrémenter à grands frais les ronds-points de plantations sophistiquées et de constructions évocatrices du patrimoine local, mais chacun d’eux est cerné d’une haie de panneaux de grand format qui annihilent ces louables efforts d’embellissement.
Une autre approche est pourtant possible. Il y a quelques années de cela, la mairie de Mérignac, ville particulièrement concernée par le phénomène du fait de ses interminables zones commerciales, industrielles et d’activité et de ses axes routiers très fréquentés, a décidé de mettre le holà à la pub. Elle a imposé en 2003 une réduction sensible du nombre et de la taille des panneaux, obtenant de haute lutte la suppression de 500 d’entre eux. Un nouveau règlement, entré en vigueur début 2009, interdit désormais tous les panneaux publicitaires à proximité des ronds-points et des parcs, et bannit totalement le format 4m x 3m. Dans leurs démarches, les responsables municipaux se sont heurtés au puissant lobby des publicitaires et aux intérêts privés des particuliers qui accueillent, contre rémunération, ces panneaux sur leurs façades ou dans leurs jardins. Au terme d’un long processus et de multiples recours en justice, la municipalité a toutefois réussi à réduire sensiblement la densité de l’affichage à Mérignac, sans pour autant sinistrer toute l’économie régionale et ou priver les consommateurs de leur capacité à choisir le bon produit – rôti, crème antiride ou voiture.
Il existe des exemples plus radicaux encore. C’est le cas de Sao Paulo, ville tentaculaire, interminable forêt d’immeubles de 11 millions d’habitants située au cœur d’une agglomération de près de 20 millions d’âmes. Fin 2006, les responsables municipaux y ont estimé que l’affichage publicitaire contribuait à enlaidir plus que de raison une ville qui n’avait pas besoin de cela. Ils ont décidé que Sao Paulo, capitale économique de l’Amérique latine, dont l’activité représente près de 50% du PIB du Brésil, serait une ville sans aucune publicité extérieure. Panneaux, affiches, néons, bandeaux électroniques, tracts, affichages sur les bus et taxis, tout fut radicalement proscrit. Seuls les commerces ont pu conserver des enseignes de taille raisonnable.
Cette réforme n’a pas été sans difficultés. Les milieux d’affaires et les publicitaires y ont vu une atteinte frontale à la société de consommation et au dynamisme économique de la ville. Ils ont prédit le pire, intenté toutes sortes de recours, mais les élus ont tenu bon : on ne compte désormais plus une seule publicité à Sao Paulo, au long des milliers de kilomètres de rues, routes et autoroutes que compte la ville. Cela apporte un peu de sérénité à ce cauchemar urbain. Pour parvenir à ce résultat, le Conseil municipal de Sao Paulo a largement bénéficié du soutien de la population, qui n’en pouvait plus d’une anarchie publicitaire dévorant la ville et rendant la circulation automobile inextricable, faute d’indications routières lisibles.
Cette décision radicale a fait suite à l’impossibilité pratique de faire appliquer une précédente réforme, qui bannissait la publicité du seul centre historique de la ville. Pas plus qu’à Mérignac, les publicitaires n’ont joué le jeu, traînant des pieds, exploitant l’ambiguïté des textes et corrompant les inspecteurs en charge de les faire respecter. Face à cet échec, les autorités municipales ont choisi de durcir le ton et de prohiber toute forme de publicité, sans exception aucune.
La décision s’est notamment traduite par le démontage de 13.000 panneaux d’affichage de grande taille. L’ensemble de la population veille désormais à ce qu’ils ne soient pas réinstallés à la sauvette. Sao Paulo est aujourd’hui une ville vierge de toute publicité, à l’exception de petites affichettes chez les commerçants de quartier. Alors que le Conseil municipal de Sao Paulo envisageait de réintroduire la publicité de manière ciblée, de manière à générer quelques recettes pour la ville et à apaiser les tensions avec les milieux économiques, il n’en est plus question, tant les habitants tiennent au nouveau visage de la ville. Sao Paulo est aujourd’hui une utopie bien réelle pour les opposants à l’envahissement de l’espace urbain par la publicité.
Cet exemple appelle une réflexion. Bordeaux dispose d’un patrimoine architectural et d’une qualité de vie incomparables, mais l’esthétique à nulle autre pareille du centre-ville ne doit pas exonérer les responsables politiques de l’agglomération de prendre en charge la lutte contre l’extension du moche en périphérie.
Olivier Costa & Richard Jouvin
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