Une des questions qui nous est régulièrement posée est : « Qu’entendez-vous par ‘
Bordeaux’ ? ». Ce nom renvoie en effet à des réalités multiples : au
Bordeaux historique classé par
l’UNESCO ; à la ville de
Bordeaux qui, rive droite incluse, compte un peu moins de 250.000 habitants ; aux 27 communes de la
Communauté urbaine de Bordeaux, qui compte plus de 700.000 habitants ; enfin, à l’agglomération bordelaise au sens large, qui est forte de près d’un million d’habitants.
C’est définitivement au dernier sens que nous voulons faire référence : à cette
grande métropole, un peu perdue dans un espace très rural,
Bordeaux étant la seule agglomération de grande taille en
Gironde ou même (sans faire offense aux belles villes de
Périgueux,
Agen,
Mont-de-Marsan et
Pau) en
Aquitaine.
D’un point de vue démographique, économique et social, se focaliser sur la seule ville de
Bordeaux n’aurait pas de sens.
Bordeaux ne s’arrête pas aux boulevards et se sentir Bordelais n’implique pas d’y habiter ou d’y travailler. Il faut raisonner à l’échelle de l’agglomération, dont les composantes partagent ressources et contraintes et doivent affronter, toutes ensemble, des problématiques complexes.
Cette agglomération résulte d’une urbanisation extensive et quelque peu désordonnée, à « l’américaine ». Elle est notamment née de l’exode massif, depuis les années soixante, des populations aisées du centre ville et des
Chartrons vers la périphérie verte :
Caudéran d’abord, tout l’ouest de l’agglomération par la suite. Aujourd’hui, nombre de néo-bordelais sont attirés par la perspective de vivre non pas dans le
Bordeaux historique, mais dans les quartiers pavillonnaires qui ceinturent la ville en direction de l’océan. C’est la génération « barbecue », qui entend profiter du climat et de la douceur de vivre de la région bordelaise en se mettant au vert. Les plus petits budgets n’hésitent pas, quant à eux, à s’installer dans
l’Entre-deux-mers, le
Libournais et le
Médoc – la flambée des prix des carburants ayant toutefois atténué ce mouvement. La ville de
Bordeaux est dès lors conçue comme un lieu de récréation, où l’on vient se promener, faire ses achats et profiter d’une vie culturelle très riche sans nécessairement y résider ou y travailler.
Du point de vue de l’emploi et de l’économie, il convient là encore de considérer
Bordeaux dans le sens le plus large. Les politiques en la matière sont d’ailleurs surtout le fait de la
Communauté urbaine, découpage des compétences oblige.
Bordeaux centre a d’ailleurs besoin du bassin d’emploi que représente sa périphérie. Pour vaste qu’elle soit, la ville est très urbanisée : l’espace y manque pour accueillir de nouvelles entreprises et industries. Des possibilités existent rive droite, mais les entreprises recherchent souvent la proximité des autres acteurs économiques, des zones pavillonnaires où résident leurs cadres et de l’aéroport, et peuvent redouter les difficultés de circulation entre les deux rives. De ce point de vue, la ville qui tire son épingle du jeu est la discrète
Mérignac, qui accueille
l’aéroport (voir
l’article d’Ariane Dubost Bonnet) et de nombreux fleurons de l’industrie française (
Dassault,
la Société européenne de propulsion,
TAT industrie), a attiré de nombreuses entreprises de service (
Cofinoga,
Mediatis,
Oxbow,
Cortix…) et compte des vignobles prestigieux.
Mérignac met désormais à profit son très vaste territoire pour développer des parcs technologiques, là encore sur un modèle « américain », notamment à proximité de l’aéroport (
Bordeaux Aéroparc).
L’offre culturelle doit, elle aussi, être appréhendée à l’échelle de l’agglomération.
Bordeaux jouit certes d’un patrimoine culturel très riche, de nombreux lieux de culture (
le Grand théâtre,
la Patinoire, de nombreux théâtres et musées) et d’importants festivals (
les fêtes du fleuve et
du vin,
les Epicuriales,
Evento), mais le Bordelais curieux se déplace en périphérie profiter de divers équipements culturels (
le Pin Galant et
le Krakatoa à
Mérignac,
les Colonnes à Blanquefort,
le zoo à Pessac,
le Carré des Jalles à
Saint-Médard-en-Jalles…), festivals (
l’Echappée belle à Blanquefort,
le festival du film historique à Pessac,
le festival de la BD à Gradignan…) et de très nombreux parcs. L’inconditionnel des
Girondins de Bordeaux pourra, quant à lui, aller soutenir à
Bègles les rugbymen de l
’Union Bordeaux Bègles.
Il en va de même du commerce. Là encore, le modèle nord-américain s’est imposé avec une grande force.
Bordeaux est entourée de plusieurs zones commerciales d’une taille considérable qui drainent une clientèle venue de la périphérie comme du centre-ville. Cet exode du commerce a été renforcé par la généralisation du recours à la franchise, qui prive le centre-ville de son originalité et de ses atouts commerciaux. Cadre et difficultés de stationnement mis-à-part, y a-t-il une grande différence entre l’offre commerciale de la
rue Saint-Catherine celle du
centre Mérignac-Soleil ? Seule la clientèle des magasins de luxe est tenue de se rendre à
Bordeaux, cours Clémenceau et cours de l’Intendance, pour y faire ses emplettes.
Politiquement parlant, l’approche globale se justifie là encore. Les responsables de la ville de
Bordeaux ont toujours entretenu des liens étroits, même si parfois conflictuels, avec leurs homologues de la périphérie. La création de la
Communauté urbaine de
Bordeaux, à la fin des années soixante, n’a fait que renforcer ce dialogue. Les présidents successifs de la
CUB, qui a oscillé de gauche à droite, ont tous suivi la voie indiquée par
Jacques Chaban-Delmas : ils ont cherché à dépasser les clivages politiques (
Bordeaux étant historiquement une ville de droite, tandis que le reste de la
CUB est majoritairement de gauche) pour mettre en place un partage des rôles fonctionnel. En résumé : à
Bordeaux l’image et le prestige, aux autres communes l’activité économique. Malgré les conflits de personnes et les ambitions contrariées, les élus des 27 communes de
la CUB ont ainsi réussi à trouver un terrain d’entente pour développer des projets de grande ampleur tels que
le tram, le plan local d’urbanisme ou le
nouveau pont ‘Ba-Ba’ (voir l’
article de Julien Baldacchino).
Compte tenu de tous ces éléments, ‘Venir à Bordeaux’ aurait dû s’appeler ‘Venir dans
l’agglomération bordelaise’. Reste que
Bordeaux est une carte de visite dont l’agglomération aurait tort de se priver puisque, vin oblige, c’est la seconde ville française la plus connue à l’échelle internationale. La rénovation du centre ville et son classement au patrimoine mondial de l
’UNESCO ne feront que renforcer cette logique de labellisation.
Olivier Costa et Richard Jouvin