Synthèse de la fabrique
Nous avons évoqué, il y a quelques temps, l’ambitieux projet nommé «
Bordeaux Métropole 3.0 » que porte Vincent Feltesse, le Président de la CUB, avec le soutien des autres responsables politiques locaux, qu’il s’agisse d’Alain Juppé, maire de Bordeaux, ou d’Alain Rousset, Président de la région Aquitaine. Ce projet a donné lieu, du 4 au 8 avril, à un événement original : la «
Fabrique métropolitaine ». Il s’agissait d’une série de conférences et d’ateliers, animés par des journalistes et conçus pour développer un dialogue entre les acteurs du projet (responsables politiques, urbanistes, aménageurs, cabinets d’architectes, experts de l’environnement…) et un large public de Bordelais et Bordelaises. Les différentes sessions, qui se sont déroulées dans les locaux de la CUB, ont réuni malgré une organisation un peu hâtive un nombreux public : 2.200 personnes se sont inscrites et ont participé à une ou plusieurs des réunions prévues au programme.
Un exercice participatif réussi
Du seul point de vue de la participation, l’opération est un succès. Si le public comptait logiquement de nombreux étudiants en architecture et en urbanisme, ainsi que des professionnels directement intéressés par le projet (architecte, syndics, élus…), étaient aussi présents de « simples citoyens » et de nombreux acteurs de la société civile, membres d’associations de quartier, d’ONG, etc. Cette opération fut également un succès si l’on en juge par le sérieux du public et la qualité de l’écoute durant l’ensemble des sessions : peu de va-et-vient, des auditeurs attentifs, ayant pris connaissance de l’abondante documentation disponible, des questions et interventions informées et ciblées.
L’expérience de la Fabrique s’est avérée passionnante, tant par la qualité des exposés que par la pertinence des interventions du public. Loin de la logique qui prévaut souvent dans les réunions d’information – où les élus viennent présenter leurs décisions comme des solutions sans alternatives – et les comités de quartiers – où les citoyens se focalisent trop souvent sur des problèmes strictement personnels – la Fabrique a été un lieu d’interactions très riches. Les intervenants ont fait preuve d’une grande ouverture d’esprit et d’une certaine modestie, admettant qu’ils ne détenaient pas une vérité, mais simplement des éléments de réflexion à soumettre à la critique publique. La salle a, quant à elle, contribué à animer un débat de haut niveau, loin de toute polémique et de l’évocation de problèmes particuliers.
On a touché, tout au long de cette semaine de débats, aux vrais enjeux de l’avenir de la ville et de la région : les élus ont pu apporter la preuve qu’ils n’ont pas toujours l’œil rivé sur les échéances électorales et les projets de court terme, mais sont capables de s’investir dans la définition d’un horizon de moyen et long terme. Les options qu’ils proposent méritent d’être débattues, mais le public a globalement apprécié cette capacité à se projeter dans l’avenir et à anticiper les difficultés. Dans un contexte de compétition croissante entre des métropoles européennes qui rivalisent de projets pour attirer entreprises, touristes et nouveaux habitants, un consensus relatif s’est dessiné autour de la nécessité pour Bordeaux de ne pas se reposer sur ses lauriers et d’envisager son avenir. Reste à trouver le bon équilibre entre la nécessaire recherche du dynamisme économique et l’indispensable préservation de la qualité de vie.
L’opération « 50.000 logements » à Bordeaux
La Fabrique a été notamment l’occasion de la présentation, par cinq équipes d’architectes de premier ordre, de leurs propositions relatives à l’opération « 50.000 logements ». Il s’agit d’un volet important du projet Bordeaux Métropole 3.0, qui doit permettre d’accueillir une partie des 250.000 nouveaux habitants espérés. L’objectif de ce projet n’est pas tant de susciter la croissance démographique de la ville que d’accompagner et d’encadrer les flux migratoires qui viennent naturellement alimenter la Gironde depuis dix ans et vont le faire de plus en plus. L’ambition est d’éviter que ces nouveaux arrivants ne s’installent, comme c’est le cas actuellement, en périphérie et grande périphérie de Bordeaux, dans l’Entre-deux-mers, dans le Médoc et près du Bassin d’Arcachon, et ne contribuent ainsi à accentuer les insolubles problèmes d’équipements, de services, de transport et de grignotage des espaces naturels que cette dispersion suscite. L’objectif est, à l’inverse, d’attirer ces nouveaux arrivants à Bordeaux et dans la CUB, où d’importantes réserves foncières existent (50% de la surface de la CUB étant non bâtie) et où les infrastructures sont suffisamment développées. Densifier la ville répond ainsi à des préoccupations actuelles : la limitation des besoins en déplacements, notamment en voiture, par l’installation des nouveaux habitants à proximité immédiate des infrastructures de transport en commun, des bassins d’emplois, des services, des commerces et des activités culturelles.
Les exposés des cinq cabinets d’architectes ont porté pour l’essentiel sur une analyse de ce qu’est la ville de Bordeaux. Ils ont montré qu’ils n’entendaient pas plaquer ici des programmes immobiliers standards ou des solutions urbaines empruntées à d’autres villes, mais bien prendre en compte les spécificités de Bordeaux (l’urbanisme peu dense et bas, le fleuve, la pierre, le vin, les espaces naturels, la présence un peu anarchique de zones commerciales et d’activité, la faiblesse relative des revenus moyens des ménages, le climat…) et les enjeux de la vie à Bordeaux (le social, la mobilité, l’économie, l’accès aux services, la lutte contre l’extension urbaine et le mitage des espaces naturels…). Cette réflexion sur l’identité de la ville et de ses habitants, et sur les besoins et attentes de ceux-ci, doit permettre la définition de solutions d’urbanisme et d’architecture qui les respectent. Ainsi, chaque parcelle susceptible d’être lotie doit faire l’objet d’un projet spécifique, prenant en compte divers paramètres (densité et type de l’habitat, hauteur de construction, respect des vues et des paysages, revenus des occupants…), en concertation avec les élus, les riverains, les futurs habitants, les promoteurs. Tous les projets doivent aussi intégrer une réflexion plus globale encore sur les différentes dimensions de la vie urbaine : transports, accès aux services, qualité de vie, commerces, nature… Cette approche a amené les équipes à insister sur différents concepts. On retiendra, entre autres, celui de la « voisinée », fondé sur l’idée de constituer des zones d’habitation proches des réseaux de transport, incluant dans un périmètre restreint (800 mètres) logements, emplois, services, commerces, etc., de manière à limiter les besoins de déplacement et à améliorer la qualité de vie des habitants.
Quatre enjeux cruciaux pour le projet « Bordeaux métropole »
Les présentations et débats autour de l’objectif des 50.000 logements ont fait apparaître quatre enjeux, qui sont autant de difficultés potentielles pour le projet « Bordeaux métropole ».
Le premier est celui de l’acceptabilité de l’opération par les habitants, qui sont aussi des citoyens et des électeurs. Le projet des 50.000 logements s’inscrit dans la perspective de voir l’agglomération bordelaise croître de 750.000 à un million d’habitants. Ces logements ont donc vocation à convaincre une majorité de ces nouveaux venus de s’installer en ville plutôt qu’en périphérie. Pour cela, le projet vise à leur proposer des logements abordables et de qualité, ainsi qu’un cadre de vie agréable. Mais quid des 750.000 habitants actuels de la ville ? Ne risquent-ils pas d’être des victimes collatérales de ce grand mouvement de croissance démographique ? Ne doit-on pas craindre que la ville y perde son âme ? Une des conditions de succès de ce projet ambitieux passe donc par la poursuite des efforts de pédagogie et de dialogue, entamés avec la Fabrique, et par la prise en compte du point de vue des habitants et responsables associatifs. Il importe notamment de diffuser largement l’idée que la perspective millionnaire n’a pas vocation à être artificiellement suscitée par le projet métropolitain : il ne vise pas tant à faire croître à marche forcée la population de la ville qu’à gérer au mieux les flux migratoires qui font, déjà aujourd’hui, croître irrésistiblement la population de la Gironde, en raison notamment de l’arrivée de nombreuses personnes en provenance de la région parisienne.
Le second enjeu est de faire en sorte que le projet métropolitain ne s’adresse pas qu’aux 250.000 nouveaux habitants espérés, mais aussi aux 750.000 Bordelais. Plus précisément, comme l’a fait remarquer la salle à de nombreuses reprises, il s’agit d’intégrer à la réflexion l’impact qu’aura ce projet pour les habitants actuels de Bordeaux. A quoi bon proposer un projet ambitieux, soucieux de la qualité de vie des nouveaux habitants, si c’est au détriment des autres, en termes d’accroissement de la circulation automobile, de saturation des transports en commun, de plus grande promiscuité, de remise en cause de la physionomie de la ville (va-t-on construire des tours ?) ou de grignotage des espaces verts et naturels ?
En troisième lieu, qu’en est-il de la spéculation foncière ? Les perspectives des 50.000 logements – mais aussi du projet Euratlantique – aiguisent les appétits des propriétaires fonciers et de toutes sortes de spéculateurs, qui comptent bien profiter de cette opportunité pour vendre au prix fort des terrains pour l’heure en
friche et sans intérêt. Si une telle spéculation foncière venait à se systématiser, elle pourrait avoir un double effet négatif. En premier lieu, elle susciterait une inflation généralisée du marché de l’immobilier à Bordeaux, qui a déjà connu une très forte croissante depuis le début des années 2000. Dans une telle perspective, le projet métropolitain aurait un impact négatif sur les populations déjà présentes à Bordeaux, qui serait des victimes collatérales de l’inflation immobilière. Parallèlement, comment atteindre les objectifs du projet si l’on assiste à une flambée du foncier à Bordeaux ? Le programme des 50.000 logements est fondé sur l’idée d’attirer à nouveau les habitants en centre ville en leur proposant l’équation suivante : des logements certes un peu plus chers ou moins vastes qu’en périphérie, mais un type d’urbanisation permettant de limiter considérablement les besoins de déplacement et de donner un accès facilité aux emplois, services, commerces et transports en commun. Dans l’hypothèse d’une inflation foncière massive, ce projet perdrait de son intérêt et ne serait pas à même de convaincre les néo-Bordelais de s’installer en ville plutôt que dans une périphérie plus ou moins lointaine.
Un dernier enjeu est relatif aux « gagnants » de ce projet. Les équipes d’architectes ont veillé, dans cette première phase, à insister sur leur conception de la ville, sur les possibilités et conditions de l’objectif millionnaire, sur la manière de concilier différentes exigences a priori contradictoires (densification de l’habitat, amélioration de l’accès aux services, préservation des espaces naturels…), et non pas à présenter des catalogues de logements à construire ou des projets d’urbanisation. Ceci étant, les observateurs ne sont pas dupes : dans une seconde phase, les cabinets d’architectes vont s’allier à des promoteurs pour s’atteler à la réalisation d’opérations immobilières, qui seront nécessairement motivées par d’autres enjeux que la qualité de vie des Bordelais et les perspectives de développement de la vie. Il importe donc d’éviter que la Fabrique ne soit un exercice sans lendemain, et que l’opération soit ensuite entièrement contrôlée par des intérêts privés.
Par une curieuse inversion des logiques, le public a semblé beaucoup plus pragmatique que les intervenants, qui se sont montrés volontiers utopistes. Alors que, d’ordinaire, ce sont les élus et aménageurs qui doivent refreiner les ambitions et propositions du grand public, leur rappeler les contraintes budgétaires, techniques et légales, c’est le public qui, à l’occasion de la Fabrique, a rappelé les intervenants aux réalités, qu’il s’agisse des contraintes réglementaires, économiques, sociales ou environnementales. Les spectateurs ont ainsi posé, avec mesure et une grande connaissance des dossiers, diverses questions : les projets respectent-ils le PLU et les règles d’urbanisme ? Comment préserver la qualité de vie dans une ville plus dense ? Quels emplois pour les 250.000 nouveaux habitants ? Comment juguler la spéculation foncière ? Comment préserver les espaces naturels ? Comment lutter contre l’accroissement de la pollution et la saturation de la circulation automobile et des transports en commun ? Comment éviter que les grandes opérations d’aménagement (telles qu’Euratlantique) se résument à un simple déplacement des sièges des sociétés au sein de l’agglomération ? Comment faire en sorte que les promoteurs immobiliers ne prennent le contrôle de l’opération des 50.000 logements ? Comment intégrer les 15% de logements vétustes et inoccupés que compte la ville à ce programme de construction ? Comment revitaliser la vie sociale à Bordeaux ?
Le projet Bordeaux Métropole ne sera un succès qu’à deux conditions : associer pleinement et sur le long terme les acteurs de la vie urbaine (citoyens, organisations de la société civile, comités de quartiers) qui réfléchissent déjà depuis longtemps aux enjeux qui le sous-tendent ; éviter que les opérateurs économiques ne s’approprient le projet et ne le détournent de ses objectifs initiaux. Pour cela, il importe que la CUB et les responsables du projet poursuivent la démarche entreprise avec la Fabrique, et capitalisent notamment sur les compétences acquises par les 2.200 participants de tous horizons qui sont venus assister avec une grande attention aux conférences.
Olivier Costa & Richard Jouvin